Disons-le sans détour. David Peace a écrit un chef-d’œuvre. Depuis le début du siècle, il n’y a pas de livre qui m’ait autant fait battre le cœur que ce Munichs, si ce n’est La fin de l’homme rouge de Svetalna Alexeievitch, et cette proximité ne tient pas seulement à mes inclinations. L’intensité et la singularité de la langue leur sont un point commun essentiel.

À l’instant, on les reconnaît, à leur souffle, à leur respiration, comme on reconnaît dans un autre registre les phrases de Thomas Bernhard. Si le sujet, ou motif, diffère, ces livres se ressemblent par leur volonté et leur aptitude à montrer, sans se payer de mots, comment l’humanité affronte la tragédie, comment la vie continue malgré la catastrophe.
Munichs présente une double particularité : ce livre explore un fait divers et il arpente un domaine des activités humaines longtemps négligé : le sport. Posons d’emblée que la notion de littérature sportive, aussi bienveillante soit-elle, n’est pas davantage fondée que la notion d’écrivain voyageur. Il serait temps d’admettre qu’il s’agit de littérature, « tout court ». Dans ce domaine, Peace l’avait déjà démontré avec Rouge ou mort voire 44 jours ; jadis, Jack London avait tracé la voie avec un championnat du monde de boxe en 1910 et Dino Buzzati avec le Giro en 1984.
Le fait divers, c’est l’accident d’avion qui décime la jeune et déjà glorieuse équipe de football de Manchester United le 6 février 1958, sur l’aéroport de Munich, lors de la tentative de décollage. Le récit met en relief et en perspective la diversité des expériences et leur point de convergence, brassant les sensations des joueurs, des entraineurs, des journalistes engagés à un titre ou à un autre par l’accident. Il se développe ainsi à l’hôpital de Munich et en Grande-Bretagne, mêlant le deuil et la vie, les funérailles et la nécessité proprement vitale de recommencer à jouer, laissant apparaître des éclats de l’existence des défunts, suivant le fil du temps pendant trois mois, jusqu’à la fin de ce que l’on nomme « la saison », avec l’humanité la plus poignante. Litanique, fragmenté, habité, incantatoire, bouleversant, jamais larmoyant malgré l’abondance des larmes, Munichs dégage une puissance exceptionnelle.
Placé sous l’égide d’une citation de Dubliners (dont John Huston avait fait, lui aussi, un chef d’œuvre, doublement crépusculaire), où Joyce se place dans la trace d’Homère, il offre une mince consolation illusoire : « Mieux vaut passer hardiment dans l’autre monde à l’apogée de quelque passion que de s’effacer et flétrir tristement avec l’âge. » Dédié à la mémoire de son père, il témoigne à coup sûr des pouvoirs de la transmission : « Tous ceux qui étaient en vie ce jour-là auraient une histoire à raconter sur la mort, ils se rappelleraient toujours où ils étaient, et avec qui, lorsqu’ils avaient appris la nouvelle en cette froide journée qui n’aurait jamais dû exister. » Quant à ce pluriel insolite, Munichs, j’imagine que nous pouvons y voir la diversité des histoires que le même événement a engendrées et assorties.
L’avion n’a pas réussi à décoller, pour des raisons qui font une partie accessoire de l’intrigue. Il a heurté une maison en bout de piste et s’est désagrégé ; quelques passagers éjectés, avec ou sans leur siège, les autres coincés dans la carlingue, morts ou évanouis, affreusement blessés ou indemnes, une vision d’enfer, le réflexe de Gregg de chercher dans la carlingue un copain à sauver, malgré les flammes et sous la neige qui devient une constante du récit. Peu à peu, les « protagonistes » émergent : Gregg, Foulkes qui n’aura d’autre choix que d’accepter le capitanat, Bobby Charlton et sa mère, Cissie, qui vient depuis le nord de l’Angleterre pour aider à répondre aux lettres de condoléances, Jimmy Murphy, l’entraîneur adjoint. Il a les épaules larges, il est gallois et irlandais, il appelle les joueurs, « fils », il ne dort pas pendant une semaine, il prend en charge toute la logistique, il boit des whiskies et de l’eau chaude, il fume cigarette sur cigarette, il réussit à mentir sur le sort des uns et des autres pour permettre aux blessés les plus graves de mieux se battre, il s’isole parfois pour pleurer, il se remémore Tobrouk et les épreuves de la 8e Armée, il prépare l’équipe pour les rencontres de coupe et de championnat à disputer, une équipe « faite de pansements et de prière », il passe des heures en voiture sur la route afin de recruter des joueurs et réussit à convaincre celui qui avait perdu son petit garçon, le voyant « chercher à tâtons la main de sa femme qui cherchait à tâtons la sienne » et lui murmurer « pourquoi ne pas essayer mon amour », il égrène son rosaire, il rend visite aux familles quand il le peut, sinon il téléphone il se met au piano et fait l’éloge de Sibelius, jurant qu’il ne faut pas se contenter d’écouter sa Cinquième symphonie mais aussi son Quatuor à cordes en ré mineur si on veut saisir l’étendue de son génie et, à propos de génie, il évoque aussitôt celui des joueurs qu’il avait côtoyés parce que, somme toute, nous ne pourrions pas vivre dans un monde sans musiciens ni footballeurs de génie.
Quand la nouvelle de l’accident arrive à Manchester, elle se propage rapidement. Dans l’attente d’informations plus précises, le refus d’y croire est une espèce de refuge. Puis la foule se regroupe en silence vers le stade d’Old Trafford, peu importe que la pluie soit de la partie et Munichs dessine une Angleterre ouvrière, un pays de mineurs ; Bobby Charlton, « fier d’être le fils de son père », le voit partir tous les matins à la mine « sans pouvoir être certain de rentrer le soir », vérifiant le contenu de ses poches avant de partir, ajoutant avec un sourire à l’attention de son fils « Et pas de sous ».
Le récit ressemble ainsi à un puzzle de vies brisées. Après que Jimmy Murphy lui a annoncé la mort de son fils, un père le remercie, transmet la nouvelle si redoutée à sa famille, sort de la maison, marche pendant des heures sous la pluie et la neige fondue et, quand un policier lui demande ce qu’il fait dehors en pantoufles par ce temps de chien, il lui répond qu’il cherche son fils ; « j’ai peur qu’il soit perdu, qu’il n’arrive pas à retrouver le chemin de la maison ».
Le dernier tiers du livre a l’intelligence de démonter les faux-semblants de la compassion.
Peace multiplie les allers-retours narratifs entre l’hôpital de Munich et les rues de Manchester. À l’hôpital, le sens de la plaisanterie n’a pas disparu malgré tout ; à un des joueurs dont la jambe est plâtrée et qui dit ça va mais je pense que je ne pourrais pas jouer samedi, un autre lui répond que de toute façon il n’aurait pas été titulaire, et ils rient tous les deux. Sur le chemin du retour, en train puis en bateau, Foulkes se moque de Gregg prêt à aller au bar avec sa bouée de sauvetage. Et à Manchester, puisque la journée de championnat a été maintenue, bien que United soit dispensé de match, les supporteurs se rendent au stade, leur écharpe rouge et blanche autour du cou, avançant dans un silence de cathédrale et un froid de loup, les mains dans les poches, faisant le tour du stade, enlevant en hommage casquette ou chapeau, et parmi eux, on peut le parier, Basil Dunford Peace, le père.
Le dimanche, c’est donc « le retour des Morts », dix-sept cercueils rapatriés par un avion affrété, un Viscount transporteur de marchandises, la haie d’honneur, les cinquante-huit couronnes d’œillets rouges et de tulipes blanches, puis l’arrivée tardive à Manchester, dix d’entre eux conduits sous escorte de motos jusqu’au stade puis portés dans le gymnase sous la tribune par les garçons qui étaient déjà la relève du club, des dizaines de milliers de personnes venues saluer le cortège malgré l’heure et la pluie battante, prenant conscience que la tragédie était bien réelle.
Les joueurs les plus jeunes n’avaient que leurs parents, les aînés avaient déjà une femme et, certains, un ou deux enfants. Les parents sont « anéantis », confrontés au néant, en vrai toutes les messes n’y changent rien. Une mère confie à Cissie qu’elle n’aura même pas embrassé une dernière fois son fils, le jour de son départ pour ce voyage fatal elle était enrhumée. Un père ne mange plus, supplie qu’on n’apporte plus de fleurs parce qu’il ne les supporte plus, doute que ce soit bien son fils dans le cercueil et le croit seulement quand le chien s’allonge tout de suite sous la table où le cercueil a été posé. Une épouse ne se console pas d’avoir perdu ce compagnon qui rêvait déjà « de voir grandir leurs enfants » et avait construit une volière pour ses cinquante-quatre perruches et canaris au fond du jardin.
La série des obsèques s’étend sur toute la semaine. On ne trouve plus une cravate noire dans les boutiques à la ronde et les fleuristes sont obligés de commander des fleurs en Hollande. Le deuil a ses lois. « L’assistance s’était levée, rassise, relevée et rassise. C’était fini. » Et comment échapper à la double obsession du pourquoi et du pourquoi lui. Une place à part est dévolue au merveilleux Billy Whelan et à son enfance. Le jour de ses funérailles, à Dublin, la foule considérable ne pleure pas seulement le petit Irlandais mais tous les joueurs, les Anglais, malgré les injures de « ce connard de Churchill ». Parallèlement, il faut recommencer à s’entraîner, recommencer à jouer. Peace consacre quelques brèves pages à quelques matchs.
Au passage, il fustige la presse à scandale, des photographes sans scrupules qui forcent la porte des chambres des blessés, des journalistes qui posent des questions aussi stupides que déplacées. Le dernier tiers du livre a l’intelligence de démonter les faux-semblants de la compassion. Il y a ce joueur auquel un dirigeant obscur du club signifie qu’il n’a plus droit au taxi, ignorant que le chauffeur le transporte gratuitement ; il y a l’égoïsme, « surtout les plus riches, incapables de faire preuve de bienveillance plus de cinq foutues minutes » ; et il y a la bêtise la plus crasse parmi les spectateurs des clubs que United affronte (ce qui prouve que, si elle continue à progresser, la bêtise a des bases solides), les slogans relayés par la presse régionale, « dommage qu’ils ne soient pas tous morts » ou, directement, au gardien, en l’occurrence Harry Gregg, « T’aurais dû mourir à Munich », des vociférations qui le poussent à leur crier en retour, c’était à Sunderland, écœuré, désespéré et démuni : « Vous n’avez jamais vu les choses que j’ai vues ».
La crise de mélancolie de Bobby Charlton n’en finit pas. Une après-midi, sa mère demande à son copain Ronnie de passer à la maison et le convaincre de l’accompagner au parc. Bobby prétexte quelques flocons pour refuser puis accepte ; il tire, pied droit pied gauche, il n’arrête plus sous la neige de plus en plus drue, au point que Ronnie n’en peut plus. À la suite de cette séance, il décide de retourner enfin à Manchester. C’est enfin le tour de l’entraîneur, le magicien qui avait façonné cette équipe, Matt Busby, que son fils n’avait pas reconnu quand il était entré dans sa chambre à l’hôpital de Munich, tellement vieilli qu’il avait cru s’être trompé de chambre, opéré plusieurs fois du pied sans anesthésie, longtemps mutique. Après avoir affirmé à sa femme qu’il ne s’intéresserait plus jamais au football, il revient au stade, en béquilles, très affaibli. Lors de la réception, il tient à s’adresser à tout le personnel du club, un mot pour remercier encore les cantinières et les blanchisseuses, avant que sa voix ne se brise et qu’il ne s’effondre en sanglots. Busby est « un roi hanté ». Cet écho shakesperien est tout sauf volé.
À la fin, quand il s’agit de composer l’équipe pour la finale à Wembley, la nécessité de faire des choix tourne au casse-tête pour Jimmy Murphy, un crève-cœur atténué par l’attitude exemplaire de ceux qui ne joueront pas et qui demandent simplement un billet pour assister au match et encourager leur équipe. Ce même jour, le dernier blessé, encore à l’hôpital de Munich, promené en fauteuil roulant dans les jardins, admirant « les crocus jaunes, bleus et mauves », se sent soudain submergé par cette vérité première : les morts ne les verront pas.
« Ce que finalement je sais sur la morale et les obligations des hommes, c’est au football que je le dois. » Camus n’imaginait sans doute pas que cette simple phrase aurait un tel impact. Elle ne figure pas dans un traité d’éthique mais dans le bulletin de son club avant d’être reprise par un hebdomadaire sportif. Dès son adolescence, il a compris ce que sont les fondements de la morale, le souverain bien, l’effort, la sueur, la fatigue, les larmes, les copains, les bosses sur les tibias, la tendresse, la probité, l’impatience dévorante dans laquelle nous sommes en attendant le prochain match. Si ce n’est pas cette réflexion qui lui a valu le Nobel, il l’a rappelée à cette occasion. Malgré le fond commun à tous les amoureux du ballon, je pense que Peace la formulerait autrement si l’Académie suédoise avait le bon goût de lui décerner le prix. Car s’il est toujours difficile de dire ce qu’est la littérature, même pour les lauréats, nous avons grâce à Munichs un magnifique exemple de ce qu’elle peut. Et puisqu’il est à peu près impossible de rendre compte de sa richesse, le mieux à faire était sans doute d’essayer d’en donner une petite idée.
David Peace, Munichs, Éditions Rivages, 576 pages, mars 2026, 24,90 euros.

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