Fin 2025, la géopolitique internationale a bouleversé l’organisation d’une conférence scientifique internationale et interdisciplinaire organisée en France. Cette conférence – consacrée aux effets non intentionnels des techniques alternatives de protection des cultures – était ouverte aux participants du monde entier.

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Nous, organisateurs, avons vite constaté l’impossibilité de faire fi du contexte politique international dans lequel se déroule la recherche scientifique… un effet non intentionnel d’organiser une conférence sur les effets non intentionnels. Quatre situations se sont présentées, chacune très différente, toutes miroir du monde en 2026.

Le premier défi, sans doute le plus difficile, est apparu quand certains d’entre nous ont souhaité inviter une chercheuse israélienne. Son domaine de recherche, et l’expertise de cette scientifique de renom, ne laissaient aucun doute quant à la pertinence scientifique de ce choix. Cependant, face à la Guerre à Gaza qui s’enlisait dans une spirale infernale de destruction, de mort et de désespoir, une question s’est posée : quels pourraient être les effets indirects d’inviter une chercheuse d’un pays en guerre dont le dirigeant est poursuivi par la Cour Pénale Internationale pour crime de guerre et crime contre l’humanité ?

Notre réunion était financée par un institut de recherche français et nous nous apprêtions à dépenser des fonds publics pour inviter une employée d’une organisation étatique israélienne. Était-ce vraiment judicieux ? Bien entendu, nous étions tous d’avis qu’il était primordial de ne pas fonder notre jugement sur les actions et les idées personnelles de cette collègue. Il ne nous appartenait tout simplement pas de les juger. Mais nous devions prendre en compte les effets indirects d’une telle collaboration. Le rôle du soft power scientifique dans les relations internationales est bien établi. Notre décision d’inviter ou non notre collègue israélienne aurait des répercussions, modestes soyons réalistes, sur l’influence et la légitimité internationale de son pays. La question avait une dimension politique, qu’on le veuille ou non.

Nous avons résolu ce dilemme, non sans provoquer des tensions et incompréhensions durables entre nous. L’un de nos principes directeurs a été de rester fidèles aux valeurs fondamentales de notre réseau de recherche. Celles-ci avaient été élaborées avec l’aide d’une philosophe des sciences au cours de notre premier atelier, quatre ans auparavant. Parmi ces valeurs figurent la durabilité et le dialogue avec la société. À titre personnel, ces valeurs ont été un phare pointant vers une direction juste. De plus, face à la difficulté de la décision à prendre, il était impératif de garantir la transparence de notre processus de décision. Nous pourrions ainsi répondre au mieux aux protestations publiques prévisibles si notre collègue était invitée.

Finalement, nous avons engagé le dialogue avec cette collègue, essayé d’être aussi transparents que possible sur la situation et écouté ce qu’elle souhaitait partager. Puis, nous avons voté anonymement pour décider de maintenir ou non l’invitation.

Après le Moyen-Orient, nous avons également dû faire face aux conséquences de la situation aux États-Unis. Certains des participants inscrits à la conférence (qui a eu lieu avant les attaques militaires sur le Venezuela et l’Iran) étaient des scientifiques employés par le gouvernement américain (United State Government scientists). Ils avaient besoin de l’accord de l’administration fédérale pour participer. Un accord qui a pris longtemps à parvenir. Au moment où nous finalisions le programme officiel, ils l’attendaient toujours. La situation était délicate pour tous, en particulier pour nos collègues employés du gouvernement américain qui ne souhaitaient contrevenir aux instructions. Quelques jours plus tard, ils obtenaient le feu vert de leur administration, en vain, car le shut-down fédéral a finalement empêché leur participation. Bloquer la participation de scientifiques à une conférence sur les effets non intentionnels de méthodes agricoles alternatives, voilà probablement une conséquence assez directe, et intentionnelle, de la politique antisciences de l’administration américaine actuelle.

La politique s’immisce dans nos cénacles et nous force à agir

Plusieurs participants inscrits venaient d’Afrique subsaharienne. Quatre membres d’une initiative agricole avaient réglé les frais d’inscription et sollicité une lettre d’invitation officielle, document indispensable à l’obtention d’un visa. Je dois bien reconnaître qu’il était difficile de trouver des informations en ligne sur leur employeur. Mais leur domaine d’activité était en adéquation avec celui de notre conférence. Nous n’avions aucune raison de refuser ces inscriptions. Nous leur avons donc délivré les fameuses lettres d’invitation, comme nous l’aurions fait pour tout autre participant. Quelques semaines plus tard, les collègues africains nous informaient que leurs demandes de visa avaient été rejetées par l’ambassade de France. Nous n’avons jamais eu l’occasion de les rencontrer ni de savoir s’ils étaient réellement des chercheurs, ou des citoyens du monde cherchant un moyen sûr de se rendre en Europe sans risquer leur vie en Méditerranée.

Notre quatrième confrontation à la géopolitique, heureusement moins dramatique, résultait de piratages informatiques. L’une des participantes à la conférence travaillait au Muséum national d’Histoire naturelle, à Paris. Le muséum a été la cible à l’été 2025 d’une attaque informatique qui a largement affecté son fonctionnement. Il peinait encore à se remettre de cette situation difficile. La chercheuse se trouvait dans l’incapacité d’acheter des billets de train ou de réserver des nuits d’hôtel. Heureusement, la solidarité entre laboratoires publics a permis de résoudre rapidement ce problème et de financer son voyage.

Les liens avec la géopolitique vous semblent tenus ? Peut-être, puisqu’il est difficile d’identifier avec certitude l’origine du ransomware qui a frappé le musée, l’enquête est toujours en cours. Pour autant, l’implication d’un grand pays russophone, habitué à de telles pratiques, est suspectée. Cet incident nous rappelle toutefois les guerres en cours, leurs méthodes innovantes et la manière dont les nations hostiles s’ingèrent dans les affaires intérieures de leurs rivales.

Quels enseignements tirer de ces quatre situations délicates ? Prise individuellement, chacune peut sembler anecdotique ; enfin, pas pour les personnes directement concernées. Qu’il s’agisse de scientifiques ou de citoyens pris dans la tourmente de la guerre, de la pauvreté et des conflits, ces souffrances sont majeures. Pour le monde académique, ces réalités géopolitiques qui nous ont percutées dans l’exercice banal de nos activités interrogent. Elles interrogent la position des scientifiques – nos collègues, nous-mêmes – au regard du contexte politique de nos travaux. Plus largement, ces situations interrogent nos relations avec les autres membres de la société.

Nombre de scientifiques affirment que les Sciences sont indépendantes de la Politique, et que nous, chercheurs, devrions agir uniquement guidés par la curiosité. Investis d’une mission sacrée : à nous de repousser les frontières de la connaissance. Pourtant, et comme illustré plus haut, la politique s’immisce dans nos cénacles et nous force à agir. Devons-nous inviter, ou non, un collègue d’un pays dont la politique est si controversée, comme Israël aujourd’hui ou l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid ? Sommes-nous en droit de décider si un scientifique d’un pays en développement mérite de se rendre en Europe ? Et, au-delà des individus, quelles sont les conséquences indirectes de nos choix académiques ? Quel monde nos recherches façonnent-elles et rendent-elles possible ?

Il peut être difficile pour certains d’abandonner leurs aspirations à une recherche scientifique abstraite, affranchie des contraintes du monde matériel. En effet, la créativité scientifique, et même la productivité, fleurissent dans le cadre stable des institutions publiques vouées au bien commun. Or, c’est précisément parce que le travail de nombreux scientifiques est dédié au bien commun que les attaques contre les sciences se multiplient. Ceux qui s’en prennent à la recherche, au savoir et à tout ce qui est durable, ont décrété pour nous tous que les sciences ne peuvent rester extérieures à la société, et à ses dimensions politiques.